Chapitre 41 Je vous entends

« Excusez-moi… »

Le mot part de là où tu es, traverse le trottoir enneigé, et arrive amorti. La neige mange les sons. Tu l'avais oublié. Elle relève la tête. Pas vers toi. D'abord vers la rue, à droite, à gauche. Elle cherche. Une voix qui vient de loin, dans cette rue, ça peut être n'importe quoi — un téléphone, deux passants qui discutent, quelqu'un qui appelle quelqu'un d'autre. Personne ne lui parle de trois mètres. Les gens qui s'adressent à elle sont devant elle, ou ne s'adressent pas à elle du tout. Ses yeux te trouvent enfin. Ils s'arrêtent. Et là, il ne se passe rien. Tu es trop loin pour continuer. Chaque mot devra être un peu plus fort que le précédent, et ce que tu voulais discret deviendra public — un client qui sort tournerait la tête, un autre ralentirait. Ce n'est pas toi qu'on regarderait.

Tu es resté loin pour ne pas l'envahir. Mais la distance ne protège personne. Elle t'épargne, toi. Elle te laisse à la lisière du halo, dans cette zone confortable où l'on peut vouloir aider sans jamais rien risquer. Elle attend. Immobile. Sans t'aider. Elle ne va pas se lever. Elle ne va pas se pencher vers ta voix, ni faire semblant de ne pas comprendre pour te tirer d'affaire. Elle sait ce que c'est, quelqu'un qui parle sans venir.

Puis, à mi-voix, presque pour elle-même :

« Je vous entends. »

Trois mots. Le problème n'a jamais été le volume. Alors tu avances. Trois pas, peut-être quatre. Ce n'est rien, cette distance — elle te semblait infranchissable, elle se replie sous tes semelles en une seconde. Tu t'arrêtes à un mètre d'elle. Le seuil éclairé souffle son air tiède, un peu plus loin. La neige tombe entre vous, plus près maintenant.

Te voilà. Il ne reste que ce que tu vas dire.

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