
Chapitre 93 Presque
Tu recules. Un demi-pas, à peine, mais tout ton corps l'accompagne — les épaules qui se referment, le regard qui rompt, cette petite bascule qui dit : je n'irai pas plus loin. Elle ne fait rien pour te retenir. Elle n'a jamais retenu personne. Ce n'est pas dans son économie. Sa voix ne se dépense pas pour ceux qui partent, elle sert à autre chose — à durer, à répondre présent au lendemain. Un pas qui recule, elle le voit, elle l'enregistre, elle le range avec tous les autres. Rien ne bouge. Sa capuche redescend d'un demi-centimètre, ses bras retrouvent leur angle autour de ses jambes. La rue reprend sa place entre vous.
Tu te retournes. La neige tassée craque sous tes semelles, familière, presque rassurante — cette texture d'ordinaire à laquelle on revient quand tout devient trop précis. Le halo de la vitrine pâlit derrière toi, plus vite que tu ne l'aurais cru. Le froid reprend toute la place. Tu remontes le col. Tu enfonces les mains. Ce n'était rien. Presque rien. C'est ce presque, justement, qui te tient compagnie. Pas la culpabilité — la culpabilité serait plus propre, plus facile à ranger. Autre chose. La conscience nette qu'un pas de plus existait, un mot de plus, une seconde de plus, et que ce pas-là, ce mot-là, tu ne l'auras pas. Il n'appartiendra à personne. Il restera dans l'air, entre elle et toi, dans cette rue que tu ne repasseras peut-être plus. Tu tournes le coin. La chaleur t'attend quelque part devant.
Derrière toi, elle est toujours là. Elle continue sans toi.
Presque.