
Chapitre 89 À hauteur
Tu plies les genoux. Le geste est lent, tu ne t'approches pas. Tu descends là où tu es, à la même distance, et tes semelles crissent dans la neige tassée. Le froid du sol remonte aussitôt dans tes jambes. Tu ne l'avais pas senti, debout. Elle se raidit d'abord. Un corps qui descend vers elle, ça ne veut jamais rien dire de bon. Sa main quitte sa manche, ses pieds se calent. Elle attend le pas de trop. Il ne vient pas. Tu restes là où tu t'es arrêté, un mètre entre vous, ni plus près ni plus loin qu'avant. Tu as changé de hauteur, pas de place.
Alors quelque chose se dénoue. Elle comprend avant toi ce que tu viens de faire, et tu ne le comprends qu'en la voyant le comprendre. Elle n'a plus besoin de lever la tête. Depuis que tu t'es arrêté dans cette rue, elle t'a regardé d'en bas. La nuque tendue, le menton levé, l'angle de ceux qui doivent regarder vers le haut pour voir qui leur parle. Cet angle-là, elle le connaît par cœur. Il est dans chaque échange qu'elle a, toute la journée, avec tout le monde.
Maintenant vos yeux sont à la même hauteur. Et pour la première fois tu vois vraiment son visage, sans qu'elle ait eu à se pencher en arrière pour te l'offrir. Elle est jeune. Beaucoup plus jeune que ce que la capuche, la neige et le mouchoir laissaient croire. Vingt ans, vingt-cinq peut-être. Un visage de quelqu'un qui devrait être ailleurs. Tu ne dis rien. Il n'y a rien à dire de ça. Le lampadaire vacille au-dessus de vous. La neige tombe, la même pour vous deux, à la même hauteur maintenant. Elle te regarde, droit, sans se dresser ni se baisser.
Quelque chose a changé, et ce n'est pas dans les mots.