Chapitre 45 Pourquoi vous voulez savoir

« Comment vous vous appelez ? »

La question est simple, presque naturelle. On demande un prénom pour donner un visage à quelqu'un, pour le sortir de l'anonymat de la rue. Tu la poses sans arrière-pensée.

Elle ne répond pas tout de suite. Son regard remonte vers toi, s'y pose, et tu le vois travailler — pas de la peur, du calcul. Elle soupèse la question, la retourne, cherche ce qu'il y a derrière. Un prénom, ce n'est pas rien. C'est une prise qu'on donne, une porte qu'on entrouvre. Et elle a appris à ne pas entrouvrir ses portes au premier venu.

« Pourquoi vous voulez savoir ? »

Ce n'est pas agressif. C'est posé, presque calme, mais ça te renvoie la question en pleine figure. Elle ne refuse pas — elle demande des comptes avant de donner. Qu'est-ce que tu comptes faire de son prénom, au juste ? Le retenir ? L'oublier dans dix minutes ? T'en servir pour te sentir en règle avec ta conscience ? Tu réalises, un peu tard, que tu n'as rien donné de toi. Tu es arrivé, tu as demandé qui elle était, comme si c'était dû. Comme si sa situation la privait aussi de ça — le droit de garder son nom pour elle tant qu'on ne lui a pas montré à qui elle le confie. Elle attend ta réponse. Le menton haut, le regard droit. Elle n'a pas dit non. Elle a seulement posé sa condition, sans un mot de plus : d'abord, montre-moi qui tu es.

La neige tombe entre vous, patiente. Elle ne te presse pas. Elle te laisse choisir ce que tu fais de ce silence — le remplir, ou t'en aller. La balle est dans ton camp.

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