
Chapitre 39 Les mains vides
Tu avances. Trois pas, peut-être quatre. Ce n'est rien, cette distance. Elle t'a semblé infranchissable pendant tout ce temps, et maintenant elle se replie sous tes semelles, trop vite. À mi-chemin, tu comprends que tu n'as rien. Rien dans les mains. Pas de pièce à faire tinter, pas de sac qui bruisse, pas d'objet à tendre, pas même une phrase préparée. Tu marches vers quelqu'un avec les mains vides et la bouche vide, et il est déjà trop tard pour faire demi-tour sans que ce demi-tour veuille dire quelque chose.
Tes mains, d'ailleurs. Elles deviennent un problème. Dans les poches, on dirait que tu caches. Le long du corps, on dirait que tu vas les lever. Tu n'as jamais remarqué à quel point c'est difficile, de traverser trois mètres de trottoir avec des mains. Elle t'a vu venir. Elle ne bouge pas. Ne se lève pas, ne se replie pas davantage, ne détourne pas les yeux. Sa tête s'est relevée juste assez pour te suivre, et son regard te prend en charge, calcule ta vitesse, ta trajectoire, cette absence troublante de raison. Quelqu'un qui approche sans rien dans les mains, ça ne veut rien dire de précis. Ça peut vouloir dire n'importe quoi. Elle attend de savoir. Le dos contre son mur. C'est sa place, elle y était avant toi.
Tu t'arrêtes. Pas trop près. Tu ne sais pas comment tu as trouvé cette distance, elle n'est écrite nulle part — un mètre, peut-être un peu plus, l'espace exact où l'on peut se parler sans que l'autre ait à se protéger. La neige tombe entre vous. Le seuil éclairé souffle son air tiède, un peu plus loin.
Te voilà. Sans rien à donner. Il ne reste que ce que tu vas dire, ou ne pas dire.