Chapitre 19 La vitre

Les portes s'ouvrent avant que tu les touches. Un souffle d'air tiède te prend au visage, presque brutal après le froid, et tu passes à un mètre d'elle — si près que tu pourrais entendre sa respiration si la ville se taisait tout à fait. Elle ne bouge pas. Un client qui entre, c'est le paysage. Pour la première fois depuis que tu l'as vue, tu es exactement ce que sont les autres : quelqu'un qui passe.

Dedans, la chaleur pique les joues. La lumière est partout, blanche, sans ombre, posée à plat sur les choses. Les rayons alignent leur abondance ordinaire — conserves, biscuits, fruits sous cellophane, tout ce qui se prend sans y penser. Une musique de fond que personne n'écoute. Le bip régulier de la caisse, le froissement d'un sac qu'on ouvre. Un homme hésite devant les yaourts, en compare deux, longuement. Il est entré juste avant toi. Il est passé devant elle, lui aussi.

Tu avances entre les rayons. Entrer ici est le geste le plus ordinaire du monde ; personne ne pourrait dire pourquoi tu le fais. Peut-être même pas toi. C'est entre deux affiches de promotion que tu la retrouves. À travers la vitre : une épaule, la courbe d'un dos contre le mur, la neige qui tombe droit dans la lumière crue. De ce côté-ci du verre, elle est déjà une image. Silencieuse. À trois mètres et très loin. La chaleur te dégourdit les doigts, réveille tes joues, te rend au monde des choses simples. Le magasin ronronne autour de toi, indifférent, ouvert encore. Tes mains sont libres.

Reste à savoir ce qu'elles vont faire.

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