Chapitre 65 Deux fois la même chose

Les portes se referment derrière toi. Un sac dans chaque main. Deux menus, exactement les mêmes — tu n'as pas choisi pour elle, tu as pris deux fois la même chose, sans réfléchir, et c'est peut-être le geste le plus intelligent de ta soirée. Deux, ce n'est pas un don. Un sandwich, on le tend. Un repas, on l'offre. Mais deux repas identiques, il n'y a plus de donateur ni de bénéficiaire — il y a deux personnes qui vont manger la même chose. Personne ne doit rien à personne quand on mange ensemble. Ça règle, d'un coup, la question qui te tordait le ventre depuis la caisse : comment donner sans écraser.

Sauf que ça pose une autre question, et tu la découvres à mi-chemin, dans le froid. Tu ne peux pas acheter deux repas et t'en aller. Le second sac t'engage. Il dit : je reste. Il dit : je vais m'asseoir là, sur ce trottoir mouillé, contre ce mur, dans cette neige, avec quelqu'un dont je ne sais rien, et je vais manger. Les gens passeront et me verront assis là. Le froid me prendra les jambes comme il prend les siennes.

Le second menu ne coûte pas quelques euros. Il coûte ça.

Elle t'a vu revenir. Ses yeux vont d'un sac à l'autre, et tu la vois compter. Deux. Elle s'arrête dessus. Un instant, quelque chose passe sur son visage que tu ne lui as pas encore vu — pas de la méfiance. De la perplexité. Elle sait lire quelqu'un qui donne. Elle en voit tous les jours, elle connaît par cœur leurs gestes et leurs sourires. Elle ne sait pas lire ça. Tu t'arrêtes devant elle, un sac dans chaque main. Elle attend. Et cette fois, la question n'est plus comment donner.

C'est comment rester.

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