
Chapitre 61 Trop
Les portes se referment derrière toi. Le sac pèse au bout de ton bras — vraiment, cette fois. Pas un sandwich : un plat chaud dans sa barquette, une boisson, quelque chose de sucré pour finir. Un repas entier. Tu as pris large. Tu as bien fait, tu crois.
Trois pas te séparent d'elle, et un doute s'installe à chaque foulée.
Peut-être que c'est trop.
Un sandwich, on le tend, on l'oublie. Ça se donne entre deux personnes, sans que rien pèse. Mais ça — ce sac lourd, cette abondance — ça dit autre chose. Ça dit : je m'occupe de toi. Ça dit : j'ai décidé de ce dont tu avais besoin, et j'en ai pris beaucoup, pour être sûr, pour bien faire.
Et « je m'occupe de toi » n'est pas un cadeau neutre. C'est une place que tu prends. Celle du sauveur. Celle qui transforme l'autre en personne qu'on sauve.
Elle t'a vu revenir, et cette fois son regard s'attarde sur le sac. Sur son poids. Elle sait lire un sac de supérette, la différence entre un dépannage et une opération de sauvetage. Sa garde remonte — pas contre le danger. Contre la dette.
Parce qu'un festin qu'on n'a pas demandé, ça oblige. Ça déséquilibre. Elle n'aura rien à rendre, et elle le sait, et elle sait que tu le sais. La générosité qui écrase pèse parfois plus lourd que le froid.
Tu t'arrêtes devant elle, le sac trop plein au bout du bras.
Elle lève les yeux. Vers le sac, vers toi. Elle ne dit rien. Elle attend — et cette fois, il y a plus à désamorcer qu'avec un simple morceau de pain.
Tout va dépendre de la manière.