Chapitre 57 La partie difficile

Les portes se referment derrière toi. Le froid te reprend d'un coup, après la chaleur, et le sandwich pèse dans ta main — léger, pourtant, sous sa cellophane. Un sandwich de supérette, froid, ordinaire. Tu l'as payé sans y penser. C'était la partie facile.

La partie difficile commence maintenant.

Trois pas te séparent d'elle, et à chacun le sandwich devient plus lourd. Pas de poids réel — de sens. Comment on tend ça à quelqu'un ? Tu ne t'étais pas posé la question à la caisse. Là, tu ne penses qu'à ça.

Le tendre de haut, avec un sourire ? Elle deviendra une pauvresse qu'on nourrit. Le poser sans un mot ? Elle deviendra un chien à qui on laisse une gamelle. Le lui annoncer, fièrement ? Tu deviendras le bienfaiteur de la scène, et elle le décor de ta bonne action.

Tu ne savais pas qu'un sandwich pouvait contenir autant de façons de blesser.

Elle t'a vu revenir. Le sac, ta main, le pas qui te ramène vers elle — elle a tout enregistré. Sa garde n'est ni haute ni basse. Elle attend. Elle a déjà reçu à manger, souvent : parfois tendu avec délicatesse, plus souvent jeté comme on se débarrasse de sa culpabilité. Elle sait que le sandwich compte moins que la main qui le donne.

Tu t'arrêtes devant elle. Le froid, la neige, la cellophane qui accroche la lumière de la vitrine.

Elle lève les yeux vers ce que tu tiens. Puis vers toi. Elle ne dit rien. Elle ne tend pas la main non plus.

Elle attend de voir comment tu vas t'y prendre. C'est ça, la seule chose qui compte maintenant.

57
★ ★ ★ ★ ★
Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !