
Chapitre 51 Faut lui demander à elle
La caisse est libre, pas de file. La caissière range un présentoir de chewing-gums, machinale, le regard ailleurs. C'est le moment, ou jamais — elle la voit tous les jours, elle doit savoir des choses. Tu t'approches du comptoir, les mains vides.
« La fille, dehors. » Tu baisses un peu la voix. « Vous la connaissez ? »
Elle marque un temps. Sa main s'arrête sur le présentoir, son regard monte vers toi, puis glisse vers la vitre, vers la forme repliée contre le mur, de l'autre côté du verre.
« Un peu. Elle est là le soir, depuis quelques mois. »
Elle le dit sans façon, ni chaleur ni dédain. Un simple fait. Tu attends la suite, penché en avant, mais elle ne la donne pas d'un bloc. Elle repose une boîte sur le présentoir, réfléchit.
« Elle demande jamais rien. Jamais. Les autres, ils tapent au carreau, ils rentrent se réchauffer deux minutes. Elle, non. Elle reste dehors, à sa place. » Un temps. « Elle dit bonsoir quand elle part. C'est tout. »
C'est tout, et c'est déjà beaucoup — plus que ce que tu sais, toi, qui la regardes depuis un moment. Un tiers vient de te donner, en trois phrases, ce que tu n'as pas su lui demander à elle. Tu voudrais plus. Où elle dort, d'où elle vient, ce qui l'a menée là. Mais la caissière hausse à peine les épaules.
« J'en sais pas plus. Elle parle pas beaucoup. »
Puis, comme si ça lui venait seulement maintenant :
« Vous voulez savoir ? Faut lui demander à elle. »
Ce n'est pas un reproche. Juste une évidence, posée par quelqu'un qui l'a comprise avant toi. Derrière la vitre, la neige tombe sur une silhouette dont tu ne sais toujours presque rien. Elle a repris son présentoir. La porte, dehors, souffle son air tiède à chaque passage.