Chapitre 133 Le sac
Tu paies.
Le bip de la caisse, la monnaie qui tombe dans le tiroir, le sac qu'on te tend. La caissière te dit bonne soirée, tu réponds la même chose, et voilà — l'échange s'est fait, propre, complet, sans rien qui dépasse.
Les portes s'ouvrent. Le froid te reprend.
Elle est à ta droite, contre le mur, à deux pas de la porte. Tu ne peux pas sortir d'ici sans passer devant elle. Le trottoir est comme ça : il n'y a qu'un chemin, et il passe par là.
Alors tu passes.
Une seconde, peut-être deux. Le sac se balance au bout de ton bras, léger, plein de choses que tu as choisies sans y penser. Elle relève la tête — ce mouvement minuscule qu'elle fait pour chaque personne qui franchit cette porte. Son regard te prend, te classe, redescend.
Tu es de nouveau ce que tu étais avant d'entrer : quelqu'un qui passe.
Tu ne t'arrêtes pas. La neige craque sous tes semelles, le halo de la vitrine décroît derrière toi, et la rue reprend, longue, presque vide.
Tu sais des choses maintenant. Elle est là le soir. Elle ne demande jamais rien. Elle dit bonsoir quand elle part.
C'est ça le plus étrange, en marchant : tu en sais plus qu'en arrivant, et il ne s'est rien passé. Ces trois phrases ne sont allées nulle part. Elles ne l'ont pas réchauffée, ne lui ont rien donné, ne l'ont même pas atteinte. Elles sont dans ta tête, à toi, comme un renseignement pris sur quelqu'un qu'on ne rencontrera pas.
Tu voulais savoir. Tu sais.
Le sac te bat la jambe à chaque pas. Le coin de la rue arrive. La chaleur t'attend quelque part devant, et derrière toi la vitrine finira par s'éteindre, un jour, un soir, sans toi.
Elle dira bonsoir en partant. Il n'y aura personne pour l'entendre.