Chapitre 131 De l'autre côté du verre
Les portes s'ouvrent. Le froid te reprend d'un coup, entier, sans transition — il entre par le col, par les manches, réveille les mains que la chaleur venait juste d'endormir. Trois pas dehors et le magasin n'est déjà plus qu'une lumière dans ton dos.
Elle est là. À sa place, contre le mur, à l'endroit exact où l'auvent retient un peu la neige.
Elle t'a vu sortir. Sa tête s'est relevée juste assez, ce mouvement minuscule qu'elle fait pour chaque personne qui franchit cette porte — évaluer, classer, retourner à sa veille. Sauf que cette fois le regard ne redescend pas tout de suite.
Il reste sur toi une seconde de trop.
Et tu comprends, dans cette seconde, quelque chose que tu n'avais pas prévu. De là où elle est, la vitrine est un aquarium. Elle voit tout ce qui s'y passe, en silence, depuis des heures : les gens qui font la queue, ceux qui hésitent, ceux qui parlent à la caissière. Et quand deux têtes se tournent vers le verre en même temps, elle le voit aussi.
Elle ne sait pas ce qui s'est dit. Elle sait qu'on a parlé.
Toi, tu ne sais pas si elle l'a vu. Vous êtes à égalité d'ignorance, chacun avec sa question, et aucun des deux ne la posera.
Elle ne demande rien. Elle ne dit rien. Son regard finit par redescendre vers la rue, vers le mouchoir, vers les pièces sous la neige — et ce retour à la normale n'est ni un pardon ni un reproche. C'est juste ce qu'elle fait de tout ce qui arrive.
Tu es à trois mètres. Il n'y a plus de verre entre vous.
C'est plus difficile qu'à l'intérieur. Dedans, tu pouvais parler d'elle. Ici, il n'y a plus qu'elle, et toi, et ce que tu vas faire de la distance qui reste.
La neige tombe entre vous, fine, régulière. Le seuil éclairé souffle son air tiède dans ton dos, une dernière fois, puis se referme.