Chapitre 129 De ce côté-ci
Tu restes au comptoir.
La caissière a repris son présentoir. Elle aligne les boîtes de chewing-gums, machinale, et il est clair qu'elle a dit ce qu'elle avait à dire. Tu cherches une question de plus. Tu n'en trouves pas — ou plutôt, toutes celles qui te viennent, elle vient de t'expliquer qu'elle n'y répondrait pas.
Alors la conversation retombe, et il ne reste que le bruit du magasin. Le bip d'une caisse, le ronflement des frigos, la musique de fond que personne n'écoute.
Il fait chaud. C'est la première chose que tu remarques vraiment, maintenant que plus personne ne parle. La chaleur t'a repris les mains, les joues, les pieds. Ton manteau commence à peser.
Par la vitre, elle est toujours là.
Trois mètres. Peut-être quatre. Le verre entre vous deux, et de ce côté-ci le monde des choses simples — les rayons pleins, la lumière blanche, la porte qui souffle son air tiède à chaque passage. De l'autre côté, la neige qui tombe droit, le mur, le mouchoir.
Elle ne sait pas que tu la regardes. Ou elle le sait et ça ne change rien.
Un client entre, secoue ses épaules, laisse la porte se refermer sur le froid. Il passe devant elle sans la voir, exactement comme tu l'as fait, exactement comme tout le monde. Il s'arrête devant les boissons, hésite, prend une bouteille.
Tu es debout au milieu du magasin, les mains vides, et tu comprends une chose désagréable : tu es venu ici pour savoir, et tu as su. Trois phrases. Elle est là le soir, elle ne demande jamais rien, elle dit bonsoir quand elle part.
C'est tout ce que ça vaut, se renseigner sur quelqu'un.
Ça ne t'a rien coûté. Ça ne lui a rien apporté. Et pendant que tu posais tes questions au chaud, elle était dehors, à la même place, avec la même neige sur les épaules.
La caissière ne te regarde plus. Le magasin ronronne. Dehors, la vitrine déborde toujours sa lumière blanche sur le trottoir, et sur une silhouette repliée contre le mur.
Il va bien falloir que tu fasses quelque chose de ce que tu sais.