Chapitre 99 Le sol

Tu plies les jambes et tu descends jusqu'au sol.

Le froid te prend avant même que tu sois assis. Il traverse le tissu en quelques secondes, remonte le long des cuisses, s'installe. Ce n'est pas le froid de l'air, celui qui mord les joues et qu'on chasse en bougeant. C'est un froid qui vient d'en dessous, qui monte, patient, et contre lequel il n'y a rien à faire — sinon rester dedans.

Le mur est humide dans ton dos.

Elle ne dit rien. Elle bouge, à peine, un décalage de quelques centimètres sur la gauche. Tu ne sauras pas ce que ça veut dire. Te faire de la place, ou reprendre la distance que tu viens de lui prendre. Peut-être qu'elle ne le sait pas non plus.

D'ici, la rue n'est plus la même.

La vitrine, vue d'en bas, ne verse plus sa lumière sur le trottoir — elle t'arrive dans les yeux, blanche, dure, un carré qui éblouit. Tu clignes. Les gens passent, et ce sont des jambes. Des chevilles, des ourlets de manteaux, des semelles qui projettent de la neige tassée. Les visages sont quelque part au-dessus, dans une couche d'air où tu étais encore il y a une minute.

Personne ne baisse les yeux. Tu attendais de comprendre quelque chose, peut-être. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas une révélation, c'est juste un angle — l'angle depuis lequel elle regarde tout, pendant des heures. Le monde vu du sol n'a rien de dramatique. Il est seulement plus bas, plus froid, et il ne s'occupe pas de toi.

Elle a repris sa veille. Ses bras autour de ses jambes, le menton contre les genoux. Sa respiration fait de petits nuages qui montent et se défont.

Un passant ralentit. Sa tête se tourne, son regard glisse sur le mur, sur elle, sur toi — et il ne fait pas la différence. Il ne cherche pas laquelle des deux formes contre ce mur est là par choix. Il détourne les yeux et repart, exactement comme on le fait, exactement comme tu l'as peut-être fait.

Tu es dedans, maintenant.

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