
Chapitre 105 Ce qui n'avait pas besoin de durer
Tu décides de partir. Pas de fuite, pas de gêne. Le moment est arrivé où il faut y aller, simplement, et tu le sens autant qu'elle. Quelque chose a eu lieu — court, réel — et ça n'a pas besoin de plus.
« Bon. » Tu marques un temps. « Je vais y aller. »
Elle lève les yeux vers toi. Pas de surprise, pas de reproche. Elle savait que ça finirait comme finissent toutes les rencontres de trottoir : par un départ. Elle l'a su dès le début, sans doute, mieux que toi.
« Bonne route, » dit-elle.
Deux mots. Mais pas les mêmes que ceux qu'elle lance aux autres — tu l'entends, à quelque chose dans sa voix, une nuance que tu ne saurais pas nommer. Elle ne te congédie pas. Elle te laisse partir, ce qui n'est pas pareil. Tu recules d'un pas, puis tu te retournes. La neige craque sous tes semelles. Derrière toi, le halo de la vitrine décroît, dépose une dernière fois ton ombre sur le trottoir, la reprend. Tu ne te retournes pas une seconde fois. Ce n'est pas la peine. Il n'y a rien à vérifier, rien à regretter. Tu n'as rien laissé en suspens, rien cassé, rien promis que tu ne tiendrais pas. Tu t'es arrêté, tu as été là, vraiment, quelques minutes — et puis la nuit a repris son cours, pour elle comme pour toi.
C'est peut-être ça, le plus rare : une rencontre qui n'avait pas besoin de durer pour avoir existé. Qui ne te laisse ni dette ni remords. Juste le souvenir net d'un moment où, dans le froid, deux personnes se sont vues. La ville te reprend. La chaleur t'attend, quelque part devant. Derrière toi, elle est toujours là. Et cette fois, tu sais qu'elle va bien — aussi bien qu'on peut aller, un soir comme celui-là.