Chapitre 109 Le temps que ça prend

Tu ne dis rien. Tu restes.

Le froid fait son travail. D'abord les cuisses, puis le bas du dos contre le mur, puis les pieds, qui deviennent lointains, comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre. Ça ne fait pas mal. C'est plus insidieux que ça : ça s'installe, ça prend possession, et à un moment tu ne sens plus la différence entre le sol et toi.

Tu comprends alors une chose que tu n'avais pas comprise debout. Rester ici n'est pas une attitude. C'est une dépense. Chaque minute coûte quelque chose, et il n'y a rien au bout, aucune récompense, aucun terme — juste des minutes qui s'ajoutent et du froid qui monte.

Elle, elle est là depuis avant toi.

La rue se vide par degrés. Les passages s'espacent. Un rideau de fer descend, trois rues plus loin, dont tu entends la plainte sans voir d'où elle vient. Un bus passe, presque vide, ses vitres embuées de jaune. Puis plus rien pendant longtemps.

Personne ne parle. Tu ne cherches même plus quoi dire — c'est passé, cette envie-là, elle s'est dissoute quelque part dans l'engourdissement. Il reste juste deux respirations qui font des nuages à côté l'une de l'autre, à des rythmes différents, dans le même froid.

Tes doigts se sont refermés dans tes manches. Les siens aussi, tu le vois du coin de l'œil. Le même geste, trouvé séparément.

Et puis, sans lever la tête, sans que rien ne l'y oblige :

« Vous êtes gelé. »

Ce n'est pas une question. Ce n'est pas non plus de l'inquiétude — elle ne s'inquiète pas, elle constate, comme elle constate tout. Mais elle a regardé. À un moment, pendant tout ce silence, elle a tourné la tête et elle a regardé comment tu tenais.

Et tu comprends, en l'entendant, ce que valaient les quelques centimètres qu'elle avait cédés en te voyant descendre.

109
★ ★ ★ ★ ★
Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !