Chapitre 103 Comme à n'importe qui

Tu ne parles pas de sa situation. Tu parles d'autre chose.

« Elle s'arrête jamais, cette neige. »

Un temps. Elle relève à peine les yeux, surprise — pas par les mots, par le registre. Elle attendait autre chose. Une question sur elle, une proposition, une leçon déguisée.

« Depuis ce matin, » finit-elle par dire. « Ça tient, en plus. Ça va geler cette nuit. »

Ce n'est rien, comme phrase. Une observation sur le temps, comme on en échange partout. Mais elle vient de te répondre sur le même ton que tu as posé — d'égal à égal, deux personnes qui constatent qu'il fait froid.

« T'as vu le type, tout à l'heure ? » Tu montres la vitrine du menton. « Il a comparé deux paquets de biscuits pendant dix minutes. »

Quelque chose passe sur son visage. Pas un sourire, non. Le coin d'une bouche.

« Les yaourts, » corrige-t-elle. « C'était les yaourts. Il fait ça tous les soirs. »

Elle connaît les habitués. Bien sûr qu'elle les connaît — elle est là tous les soirs, elle voit défiler la même petite humanité, ses manies, ses hésitations devant les rayons. Elle a un poste d'observation que personne ne soupçonne.

Tu ris, un peu. Elle ne rit pas — mais elle t'a laissé rire, et elle n'a pas détourné les yeux.

C'est ça, le luxe rare que tu viens de lui offrir sans le savoir : deux minutes ordinaires. Personne ne bavarde avec elle. On lui donne, on lui prend, on passe. Bavarder, c'est reconnaître quelqu'un comme un égal — quelqu'un avec qui on peut perdre deux minutes sur rien.

La neige tombe toujours. Mais l'air, entre vous, a changé de texture.

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