Chapitre 147 Le bras tendu
Tu te penches.
Les jambes restent droites. Seul le buste descend, le bras part en avant, et tu tends ce que tu as apporté jusqu'à elle. C'est la position la plus simple du monde. Celle qu'on prend pour donner une pièce, un prospectus, un ticket à un contrôleur.
Elle prend.
Vite. Sa main sort de sa manche, saisit, ramène — trois secondes, peut-être moins. Vos doigts se croisent une fraction d'instant, la chaleur de sa main et le froid de la tienne, ou l'inverse, trop bref pour qu'on sache.
Et c'est fini.
Elle ne fait rien durer. Pas de regard appuyé, pas de mot, pas cette lenteur qu'elle a parfois quand elle soupèse quelque chose. L'échange a été net, réglé, propre des deux côtés.
Parce qu'elle a lu ta posture avant même que ta main arrive.
Un corps penché, c'est un corps qui ne s'installe pas. Les pieds sont restés en place, les genoux n'ont pas plié, tout le poids est en haut, prêt à se redresser. C'est la forme même du passage — celle de quelqu'un qui donne en marche, qui fait un détour de trois secondes dans sa soirée. Elle voit cette posture dix fois par jour. Elle sait exactement ce qu'elle annonce.
Alors elle a joué sa part. Elle a pris vite, pour ne pas retenir quelqu'un qui partait déjà.
Rien n'est raté. Tu n'as rien fait de mal, rien de blessant, rien qui l'ait rabaissée. Le geste est correct. C'est même sans doute le geste que quatre-vingt-dix pour cent des gens feraient à ta place, et ces gens-là ne s'en voudraient pas.
Il n'a simplement rien ouvert.
Ton bras est vide, encore tendu dans le vide. La neige tombe entre vous. Ton dos veut se redresser tout seul, tes épaules sont déjà un peu tournées vers la rue.
Elle tient ce que tu lui as donné. Elle attend que tu finisses de partir.