Chapitre 141 Si elle en veut

« Vous en voulez ? »

Trois mots. Tu les dis avant d'avoir tendu quoi que ce soit, la main encore le long du corps, ce que tu as acheté suspendu au bout de ton bras sans avancer d'un centimètre vers elle.

Elle relève la tête. Et il se passe quelque chose que tu n'avais pas prévu : elle marque un temps. Pas de la méfiance — de la surprise. Une hésitation courte, comme quelqu'un à qui on pose une question dans une langue qu'il n'a plus entendue depuis longtemps.

Personne ne demande. C'est ça qu'elle est en train d'éprouver, et tu le comprends en la regardant le comprendre. On donne, ou on ne donne pas. On tend, on pose, on repart. Le refus n'est jamais prévu au programme — parce que le refus supposerait qu'elle décide, et personne n'a envie de lui donner ce pouvoir-là en même temps qu'un repas. Toi, tu viens de le faire. Sans y penser, probablement. Tu as juste posé une question au lieu d'un geste.

Elle regarde ce que tu tiens. Puis toi. Puis ce que tu tiens.

« Oui. »

Un mot. Pas « merci », pas « c'est gentil », pas ce sourire fatigué qu'elle sert aux autres pour que la transaction se termine bien. Juste oui — la réponse exacte à la question exacte, donnée par quelqu'un qui vient d'avoir le droit de dire non et qui s'en sert pour dire oui.

Sa main sort de sa manche. Elle prend ce que tu lui donnes sans le tirer vers elle, sans se dépêcher, comme on prend une chose qui vous revient.

Elle le tient un moment sans l'ouvrir. Ça se garde, la nourriture, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait. Ou peut-être qu'elle attend simplement de savoir si tu vas rester à la regarder manger.

La neige tombe entre vous. Le lampadaire vacille. Le seuil éclairé souffle son air tiède, un peu plus loin.

Rien n'est décidé pour la suite.

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