Chapitre 151 Un vrai repas

« Tenez, je vous ai pris un vrai repas. »

Tu insistes un peu sur le mot, sans le vouloir. Vrai. Il sort avec une nuance de fierté, cette satisfaction de quelqu'un qui n'a pas fait les choses à moitié, et tu l'entends résonner dans le froid une seconde après l'avoir dit.

Un vrai repas. Par opposition à quoi.

Elle lève les yeux. D'abord vers toi, puis vers le sac, et elle reste dessus. Ce n'est pas long, ce regard, mais tu le vois compter — le poids, le volume, ce que ça représente.

« Merci. »

Un mot. Il tombe à plat, correct, sans rien autour. Pas de sourire, pas de phrase pour l'accompagner. Elle prend le sac par les poignées, sans hâte, et le pose contre sa jambe.

Tu attends encore un peu. Tu ne sais pas très bien quoi — quelque chose qui serait à la hauteur du sac, sans doute. Ça ne vient pas. Le silence reprend, et tu restes avec ta phrase sur les bras.

Puis tu regardes le sac, à côté d'elle, et tu comprends autre chose.

Il est gros. Il tient debout tout seul sur le trottoir, blanc et large, visible à dix mètres. Elle n'a pas de poche pour ça. Elle n'a pas de table, pas de sac à dos, rien. Tout ce qu'elle possède ce soir tient sur un mètre carré de mur, et tu viens d'y ajouter quelque chose qu'il faudra porter.

Elle va devoir le transporter. Le garder près d'elle, le surveiller, le trimballer tout à l'heure quand il faudra partir d'ici. Un sac plein, la nuit, dans la rue, ça se remarque — et ce qui se remarque attire.

Tu voulais bien faire. Tu as fait beaucoup, et beaucoup pèse.

Elle a repris sa position, les bras autour des jambes. Le sac est là, contre sa cuisse, trop grand pour cet endroit.

La neige tombe dessus, sur le plastique tendu, et fait un petit bruit sec que tu n'avais jamais entendu.

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