Chapitre 143 À sa hauteur
Tu plies les genoux.
Le mouvement est lent, encombré — ce que tu portes t'oblige à descendre d'une seule main, à chercher ton équilibre. Tes semelles crissent. Le froid du sol arrive tout de suite dans tes jambes.
Tu tends ce que tu as apporté, à sa hauteur, sans forcer. Rien dans le geste ne pèse. Tu n'annonces rien, tu ne souris pas trop, tu ne dis pas que c'est pour elle. Tu le tiens, simplement, là où elle peut le prendre sans lever le bras.
Et c'est bien fait. Voilà le problème.
Elle regarde ce que tu tends. Puis toi, tout près maintenant, à cinquante centimètres, les yeux à la même hauteur que les siens. Quelqu'un debout, on peut le laisser parler au-dessus de soi, ne pas répondre, attendre qu'il se lasse. Quelqu'un qui s'est baissé, qui a mis un genou dans la neige fondue et qui tend quelque chose avec soin — celui-là, on ne le renvoie pas. Ça ne se fait pas.
Tu ne lui as rien demandé. Tu n'as rien imposé non plus. Tu as juste rendu le refus coûteux.
Sa main sort de sa manche. Elle prend ce que tu donnes, sans hâte, en hochant à peine la tête. Un accord propre, complet, exactement ce que tu espérais.
Sauf que tu ne sauras pas ce qu'il y avait dedans. Si elle avait faim — elle a faim, sans doute. Ou si elle a simplement fait la seule chose qui restait possible quand quelqu'un se met à ta hauteur pour t'offrir quelque chose.
Elle le garde dans ses mains sans l'ouvrir.
Le froid remonte dans tes cuisses. Le lampadaire vacille au-dessus de vous deux. La neige tombe droit, entre son épaule et la tienne, sur cette distance de rien qui rend soudain chaque mot difficile.
Tu es accroupi tout près d'elle, dans la neige, et il n'y a plus de position neutre.