
Chapitre 91 De haut
Le mot est tombé entre vous. Il est là, quelque part dans l'air, et il ne sait pas quoi faire de lui-même. Tu ne sais pas non plus.
Un silence s'installe. Pas hostile. Juste vide.
Tu cherches. Une phrase, une autre, quelque chose pour prolonger — parce qu'il faut prolonger, non ? Parce que partir maintenant, ce serait laisser tout ce que tu viens de faire retomber comme une pièce qui ne roule pas. Alors tu cherches. Une amorce se forme, sonne fausse, s'annule avant de sortir. Une deuxième. Une troisième. Aucune ne franchit tes lèvres. Chacune a un défaut que tu n'arrives pas à nommer.
Puis tu comprends. Ce n'est pas les phrases qui sont mauvaises. C'est l'angle.
Elle est assise. Tu es debout. Vos yeux ne se rencontrent pas — les siens montent vers toi, tu la regardes du dessus. Tout ce que tu vas dire va sortir de là-haut, du côté du ciel et des lampadaires, du côté de ceux qui parlent et à qui elle doit lever la nuque pour répondre. Le froid, elle. Le confort d'être verticale, toi. Chaque mot va traverser cet écart avant de l'atteindre, et l'écart va le teindre.
Elle t'observe chercher. Sans t'aider, sans se moquer, sans t'aiguiller. Elle attend, patiente d'une patience qui ne t'appartient pas. Elle sait ce que c'est de rester assise pendant que quelqu'un cherche ses mots debout au-dessus d'elle. Elle le vit dix fois par jour.
La neige tombe entre vous. Elle tombe sur ses épaules, sur les tiennes, mais pas à la même hauteur.
Tu es toujours debout.