Chapitre 135 Les rayons
Tu retournes vers les rayons.
La chaleur t'a repris entièrement, maintenant. Tes doigts sont revenus, tes joues piquent, ton manteau pèse. La lumière tombe à plat sur les choses, blanche, sans ombre, la même partout — sur les conserves, sur les paquets, sur toi.
Tu ne sais pas ce que tu cherches.
Tu avances lentement le long des rayons, et chaque produit que ta main effleure pose la même question. Chaud ou froid. Salé ou sucré. Quelque chose qui nourrit ou quelque chose qui fait plaisir. Tu prends un sandwich, tu le reposes. Tu regardes les barquettes sous leur film, celles qu'on passe au micro-ondes, et tu te demandes s'il y a un micro-ondes quelque part dans sa nuit.
Tu n'en sais rien. Tu ne sais rien du tout.
C'est là que ça coince. Elle ne demande jamais rien — donc tout ce que tu vas mettre dans ce panier, tu l'auras décidé seul. Tu es en train de faire les courses de quelqu'un dont tu ignores tout, et chaque choix dira ce que tu crois qu'elle est. Trop peu, et c'est de la monnaie déguisée. Trop, et c'est une opération. Du chaud, et tu supposes qu'elle a froid. Du sucré, et tu supposes qu'elle a besoin d'être consolée.
L'homme est toujours devant les yaourts. Il en tient un dans chaque main, les repose, en reprend d'autres. Personne ne le regarde. Il a le droit de mettre dix minutes à choisir un yaourt pour lui-même, et personne ne trouvera ça étrange.
Toi, tu hésites depuis presque aussi longtemps. Pas sur le même genre de chose.
La caisse bipe, quelque part. Un frigo ronronne. Par la vitre, au bout de l'allée, la neige tombe droit dans la lumière crue.
Il va falloir prendre quelque chose. Ou pas.