
Chapitre 9 La phrase
Ça sort tout seul, presque sans y penser. « Y’a du travail pour ceux qui en cherchent. T’aurais qu’à bosser, tu serais pas là. »
La phrase tombe dans le froid, nette, satisfaite d’elle-même. Elle a la forme du bon sens, ce ton de l’évidence qui attend qu’on lui donne raison.
Rien ne vient.
Elle ne relève pas la tête. Pas un tressaillement, pas un soupir. La capuche reste baissée, les bras autour des jambes, le regard quelque part sur le trottoir enneigé. Comme si tu n’avais rien dit. Comme si tu n’étais pas là.
Tu attends une seconde, deux. Une réaction, une justification, n’importe quoi à quoi t’accrocher. Mais elle a déjà entendu ça. Mille fois, sans doute, sous mille formes, par tous les froids. Ta phrase n’est qu’une de plus, un bruit parmi les moteurs et les portes automatiques, et elle a appris depuis longtemps à ne pas dépenser ce qu’il lui reste pour ce genre de bruit.
Son immobilité n’est pas de la soumission. C’est un mur. Tu cognes contre, et il ne renvoie rien — pas même un écho.
Le silence dure trop. C’est toi, maintenant, qui te sens de trop. Ta petite phrase reste suspendue dans l’air froid, sans personne pour la recevoir, et elle fane vite.
Quelque part, le bip d’une caisse, une porte qui souffle son air tiède. La ville continue. Elle aussi.
Tu restes planté là, avec ta voix qui ne sert plus à rien.