Chapitre 159 Le sac qui reste
Tu lui tends le sien.
Elle le prend. Le geste est simple, propre — elle a compris depuis longtemps ce que signifiaient les deux sacs, et elle le prend comme quelque chose qui lui revient.
Puis tu restes debout.
Ça ne se remarque pas tout de suite. Une seconde, deux. Le temps qu'il faut pour que l'absence d'un mouvement devienne elle-même un geste.
Le second sac est toujours dans ta main.
Il pend au bout de ton bras, tiède à travers le plastique, et il ne sait pas quoi faire de lui-même. Tu ne peux pas l'ouvrir — on ne mange pas une barquette debout sur un trottoir, à un mètre de quelqu'un d'assis. Tu ne peux pas le remporter non plus, pas maintenant, pas sous ses yeux. Il reste là, entre les deux, à peser exactement ce qu'il avait coûté.
Elle n'ouvre pas le sien.
Elle le tient sur ses genoux, les mains dessus, et elle ne fait rien. Parce qu'on ne mange pas seul devant quelqu'un qui tient la même chose sans y toucher. Ce serait manger sous le regard de l'autre, et elle connaît trop bien cette position pour s'y mettre volontairement.
Alors vous êtes deux, avec deux repas chauds, et personne ne mange.
C'était pourtant simple. Il suffisait de plier les genoux. Quelques secondes, un peu de neige mouillée sous le tissu, et le dispositif fonctionnait — deux personnes qui mangent la même chose, personne qui doit rien à personne.
Debout, ça ne marche pas. Debout, tu as acheté deux menus pour en offrir un, et le second devient une chose bizarre que tu tiens sans raison.
La vapeur monte à travers les opercules, les deux, à la même vitesse. Elle refroidira aussi, à la même vitesse.
Le froid te prend les mains. Elle attend, son sac fermé sur les genoux.