
Chapitre 5 Plus vite
Tu détournes les yeux avant même de l’avoir décidé. Le regard glisse vers la vitrine, vers tes pieds, vers n’importe quoi d’autre, et ton pas s’allonge. Tu marches plus vite. Pas pour aller quelque part, pour t’éloigner. La nuance est mince mais tu la sens, logée quelque part sous les côtes, cette accélération qui n’a rien à voir avec le froid. Derrière toi, la lumière de la supérette décroît. Tu ne te retournes pas. Surtout pas. Te retourner, ce serait reconnaître que quelque chose t’a accroché, et tu préfères ne pas savoir quoi.
La neige tombe dru, se pose sur tes épaules. Tu enfonces les mains plus profond dans tes poches. Tes doigts y trouvent de la monnaie, des clés, la forme rassurante de l’ordinaire. Tu serres le poing autour, comme pour t’y tenir. Il y a de la monnaie dans ta poche. Elle le savait peut-être, sans regarder — ces choses-là se devinent, à la coupe d’un manteau, à la façon dont quelqu’un marche.
L’image, pourtant, ne s’efface pas aussi vite que tes traces. La capuche. La mèche rousse. Les pièces alignées sur le mouchoir, et cette immobilité qui ne demandait rien. C’est peut-être ça qui accroche. Une main tendue, tu aurais su quoi en faire — refuser, donner, passer. Mais rien. Aucune demande à laquelle répondre, donc aucune excuse pour ne pas répondre. Ça reste, accroché à l’arrière de ton crâne, le temps de quelques carrefours.
Tu te dis que ce n’est pas ton problème. Que tu n’y peux rien. Que d’autres passeront. Les phrases s’alignent, justes et inutiles, et le malaise ne cède pas tout à fait. Une voiture passe, lente. Le froid entre par le col, malgré la vitesse. Peut-être à cause d’elle.
Le coin de la rue approche. Encore quelques pas et la scène appartiendra au passé, à ces choses qu’on range et qu’on ne ressort pas.
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