Chapitre 139 Le passage

Tu ne dis plus rien. Tu tournes les talons.

Le magasin te laisse partir sans un mot. La caissière a repris son présentoir, la file avance, les frigos ronronnent. Rien ne s'est passé, pour eux. Une phrase de trop dans une soirée ordinaire, déjà recouverte par le bip suivant.

Tes mains sont vides. Tu n'as rien acheté — tu n'étais pas venu pour ça, et maintenant il est trop tard pour faire semblant.

Les portes s'ouvrent. Le froid entre d'un coup, entier, par le col et par les manches.

Et elle est là.

À deux pas, contre le mur, à droite de la porte. Il n'y a qu'un chemin sur ce trottoir et il passe devant elle. Tu le savais en entrant. Tu n'y avais pas pensé.

Alors tu passes.

Une seconde, peut-être deux. Sa tête se relève — ce mouvement minuscule qu'elle fait pour chaque personne qui franchit cette porte. Son regard te prend, te jauge, redescend vers la rue. Rien de plus. Tu es le paysage, comme tous les autres.

Elle ne sait pas.

Elle ne saura jamais qu'il y a trente secondes, à trois mètres d'ici, dans la chaleur, quelqu'un a demandé qu'on la fasse partir. Que ce quelqu'un vient de la frôler. Qu'il a le visage que tu as, la démarche que tu as, et qu'il est en train de s'éloigner sur le trottoir sans avoir rien eu à payer.

C'est ça qui reste, à mesure que la vitrine pâlit dans ton dos. Pas la honte d'avoir été repris — personne ne t'a repris. Pas la colère de n'avoir pas obtenu — tu n'as même pas envie d'avoir obtenu.

Autre chose. Le fait qu'elle t'ait regardé comme n'importe qui, et que tu aies laissé faire.

Le coin de la rue approche. La neige comble déjà tes traces, celles de l'aller comme celles du retour, sans distinguer les deux.

Derrière toi, elle est toujours à sa place. Elle y sera encore un moment.

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