Chapitre 113 Pour personne
Tu ricanes.
C'est court, sec, un souffle par le nez plus qu'un rire. Le genre de son qu'on fait pour dire : je te laisse à ça, moi j'ai mieux à faire. Un dernier mot sans mot, la manière la plus économique de reprendre le dessus quand on n'a rien trouvé d'autre.
Tu tournes les talons. Le geste va avec — épaules qui se redressent, pas qui reprend, cette assurance qu'on récupère en s'en allant le premier.
Sauf que.
Un ricanement, ça ne fonctionne pas tout seul. Ça demande quelqu'un. Un regard complice, une épaule à côté de toi, quelqu'un qui hausse les sourcils dans le même sens. C'est un geste social, le ricanement — il ne veut rien dire sans public.
Et il n'y a personne.
Elle n'a pas bougé. Pas relevé la tête, pas serré les épaules, rien. Elle n'a probablement même pas su que c'était pour elle. Un souffle, dans le froid, parmi les moteurs et les portes automatiques — ça ne se distingue de rien.
Les passants ne se sont pas retournés. Le seuil éclairé continue son manège. La rue avale le son avant même qu'il ait fini de sortir.
Alors tu marches, et le petit bruit reste avec toi. Il ne t'a pas quitté, faute d'être arrivé quelque part. Tu le sens dans ta gorge, ridicule, mal placé, et tu comprends, un carrefour plus loin, que tu viens de ricaner tout seul dans une rue vide.
C'est ça, le pire, peut-être. Pas qu'elle t'ait méprisé.
Qu'elle ne t'ait même pas entendu.