Le monde d’avant
Il est des commencements que personne ne remarque, parce qu’au moment où ils ont lieu, ils ressemblent encore à des choses ordinaires.
Il existe des révolutions qui font tomber les palais, déplacent les frontières et remplissent les livres d’Histoire ; il en existe d’autres qui commencent dans une chambre obscure, devant un écran dont la lumière bleue éclaire un visage fatigué, et dont nul chroniqueur, sur le moment, ne songe à prendre note.
Celles-là sont les plus modestes. Elles n’ont ni tambours, ni foule, ni drapeau. Elles tiennent parfois dans quelques lignes écrites trop tard le soir, dans une plaisanterie qui dure plus longtemps qu’elle ne devrait, dans cette étrange pensée qui traverse un homme lorsqu’il ferme une fenêtre sur son ordinateur et qu’il se demande, sans savoir pourquoi : et si l’on faisait autrement ?
Au commencement de cette histoire, il n’y avait donc ni demeure, ni livre, ni domaine. Il n’y avait pas même de commencement, puisqu’aucun de ceux qui allaient un jour regarder ces jours anciens comme une origine ne savait encore qu’il était en train de les vivre.
Il y avait un jeu.
Et ce jeu avait pour nom Loups-Garous-en-Ligne.
Chaque soir, des villages naissaient en quelques secondes. On y distribuait des rôles comme le hasard distribue parfois les destinées : à celui-ci l’innocence, à celui-là le mensonge, à un troisième le pouvoir de connaître ce que les autres ignoraient. Puis la nuit tombait. Un nom disparaissait. Le jour revenait. Alors commençait cette chose très humaine qui consiste à soupçonner son voisin avec une certitude d’autant plus grande que l’on ne sait absolument rien.
On accusait.
On se défendait.
On mentait avec talent ou avec maladresse.
Et lorsque tout était fini, chacun recommençait.
◆ ◆ ◆Ce soir-là, une partie venait de mourir comme en mouraient des centaines d’autres.
Les derniers messages glissaient encore dans le salon. Quelqu’un expliquait pourquoi il avait eu raison depuis le début. Un autre répondait qu’il avait surtout eu de la chance. Un troisième riait. Les morts, ressuscités par la fin de la partie, retrouvaient tout à coup le droit de parler.
Barx regardait l’écran.
Il pouvait entrer dans une nouvelle partie. Le bouton était là. Tout, dans l’habitude, l’y invitait.
Pourtant il ne cliqua pas.
On pourrait croire que l’ennui était entré dans le jeu. Ce serait mal comprendre ce qui se passait. Barx ne désirait pas moins jouer ; il désirait davantage.
Car il arrive un moment où l’on cesse de demander à une règle ce qu’elle permet, et où l’on commence à lui demander jusqu’où elle peut être détournée.
Depuis quelque temps déjà, certains joueurs ne se contentaient plus du village, de ses loups et de ses pendaisons quotidiennes. Ils prenaient la mécanique, l’écartaient doucement de sa route, lui ajoutaient une idée, puis une autre, jusqu’à ce que la partie ressemblât à tout autre chose qu’à ce qu’elle avait été conçue pour être.
Ici, un quiz.
Là, une émission de télévision reconstruite avec des messages et beaucoup d’imagination.
Ailleurs, des épreuves, des équipes, des éliminations, des règles dont le créateur lui-même n’était pas toujours certain qu’elles survivraient à leur première rencontre avec les joueurs.
Ceux qui organisaient ces étranges machines portaient un nom fort sérieux pour des activités qui ne l’étaient pas toujours.
On les appelait les Maîtres du Jeu.
Les MDJ.
Ils inventaient. Ils arbitraient. Ils comptaient des points. Ils tentaient de faire respecter une règle qu’ils venaient parfois d’écrire cinq minutes auparavant. Et lorsque quelque chose se brisait — ce qui arrivait — ils découvraient cette loi universelle que connaissent les gouvernements, les architectes et les organisateurs de jeux : aucun règlement ne survit intact à ceux auxquels il est destiné.
Autour de ces parties particulières, des noms revenaient.
Elfenn.
Magdalena.
Gilgropkt.
Juv3ntino.
Aliaienor.
Et d’autres encore, que le temps ferait entrer ou sortir de cette histoire comme il fait entrer et sortir les voyageurs d’une gare.
Ils n’étaient pas unis par une grande doctrine. Ils n’avaient signé aucun pacte. Ils ne préparaient rien qui méritât, à leurs yeux, le mot de destin.
Ils jouaient.
Cela suffit souvent à commencer les choses.
◆ ◆ ◆Une partie des joueurs appartenait alors à un hameau connu sous le nom de MDJ For Life.
Le hameau avait ses habitudes, ses caractères, ses liens anciens, et cette manière particulière qu’ont les groupes installés de sembler éternels précisément parce que personne ne se demande encore s’ils le sont.
Mais depuis quelque temps, certaines conversations se prolongeaient.
Ce n’étaient d’abord que des détails.
Une idée qui n’entrait nulle part.
Une manière différente de voir les choses.
Un désir d’essayer quelque chose sans parvenir à lui donner un nom.
Puis les détails se mirent à revenir.
Il est difficile de dire à quel instant une simple insatisfaction devient une volonté. Les archives gardent les messages ; elles gardent moins bien les silences entre deux messages. Elles peuvent nous dire qui était là. Elles ne peuvent pas toujours nous dire à quel moment précis quelqu’un, seul devant son écran, cessa de penser ce serait bien pour commencer à penser pourquoi pas nous ?
Cette nuit-là, la discussion ne s’arrêta pas avec la partie.
Elle continua.
On parla des concepts. De ce que l’on pouvait inventer. De la manière dont les idées circulaient. De ce qu’un groupe de Maîtres du Jeu pouvait être — ou ne pas être.
Aucun procès-verbal ne nous a conservé chaque phrase. C’est peut-être mieux ainsi. Les véritables commencements supportent mal qu’on les enferme dans une citation.
Il suffit de savoir que les messages furent plus nombreux qu’à l’ordinaire.
Et qu’à mesure que la nuit avançait, une question prit lentement la place des autres.
Que ferait-on, si l’on était libre de recommencer ?