Chapitre 63 Le seul petit

Quelque chose se retourne en toi. La honte, trop lourde à porter, cherche une sortie — et elle la trouve dans la colère.

« De toute façon, t'es qu'une clocharde. Tu vas faire quoi, porter plainte ? »

Le mot sort, sale, et tu l'entends résonner dans le froid. Tu ne le penses même pas vraiment. C'est plus simple, voilà tout : plutôt que de t'avouer en tort, tu fais d'elle la coupable. Si elle n'est rien, tu n'as rien pris. Si elle ne vaut rien, la photo ne vaut rien non plus. C'est de la lâcheté déguisée en dédain, et une part de toi le sait déjà.

Elle ne répond pas.

Pas un mot. Pas un tressaillement. Elle a entendu ça mille fois, sous mille formes, et elle a appris depuis longtemps à ne pas dépenser ce qui lui reste pour ce genre de bruit. Ton insulte cogne contre le mur qu'elle est devenue, et le mur ne renvoie rien.

Tu voulais une réaction. Une dispute, une justification, n'importe quoi qui donnerait un sens à ta colère. Tu ne récoltes que ce silence, et ce silence te renvoie ton mot en pleine figure. Il reste là, suspendu, sans cible, à puer entre vous deux.

Elle resserre sa capuche. Elle retourne à sa veille, à la rue, à la neige. Pas pour t'ignorer — ignorer serait encore te concéder quelque chose. Elle t'a simplement rangé, déjà, avec tous les autres.

Tu t'en vas. Avec la photo dans ta poche, l'insulte dans la gorge, et cette certitude qui ne te lâchera pas : le seul petit, dans cette rue, ce n'était pas elle.

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