Chapitre 55 Ce que tu emportes

Ton pouce quitte l'écran sans l'effacer.

Tu ranges le téléphone dans ta poche. Le geste est simple, ordinaire, celui de n'importe qui qui range son téléphone après avoir pris une photo. Rien ne le distingue. Personne, en te voyant, ne pourrait deviner ce que tu emportes. Tu recules d'un pas, puis d'un autre. Tu ne dis rien. Il n'y a rien à dire — tu as choisi, et le choix est dans ta poche maintenant, tiède contre ta cuisse.

Elle ne redemande pas.

Elle t'a demandé une fois, clairement. Elle ne va pas mendier deux fois ce qu'elle sait déjà perdu. Elle te regarde ranger l'appareil, te regarde reculer, et quelque chose dans ses yeux se referme — pas de la colère, pas de larmes. Le constat, simplement. Une chose de plus qu'on lui prend et qu'elle ne récupérera pas. Elle a l'habitude. C'est ça, le plus dur à soutenir : qu'elle ait l'habitude.

Tu t'éloignes. La neige craque, la vitrine pâlit dans ton dos. Bientôt le coin de la rue, la ville, la chaleur. Mais la photo, elle, reste. Elle ne fond pas comme la neige, ne s'efface pas comme tes traces. Elle est là, dans la machine, intacte : une jeune femme dans le froid, la capuche à demi tombée, le regard qui vient de dire non. Un non que tu emportes avec toi, et qu'elle ne peut plus retirer. Tu la retrouveras un jour, sans doute. En cherchant autre chose, en faisant défiler ta galerie, un soir, distraitement. Elle sera là, entre deux photos sans importance. Elle te regardera encore. Elle te demandera encore de l'effacer.

Et tu ne sauras pas, cette fois-là non plus, si tu le fais.

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