Chapitre 37 Ce que ça pèse
Tu repars. La neige craque, se tasse, redevient silence sous tes pas.
Derrière toi, ta pièce est déjà mélangée aux autres, sur le mouchoir, sous la neige qui tombe. Personne ne saura jamais laquelle était la tienne. Pas même elle. C’est ça, un geste anonyme : sa noblesse et sa limite dans le même mouvement.
Tu marches, et quelque chose te tient chaud, un peu. Tu t’es arrêté quand les autres passaient. Tu as fait ce qu’il y avait à faire, ce qui se fait, ce qu’on peut faire un soir de neige quand on croise quelqu’un qui ne demande rien. Le raisonnement est solide. Il ne comporte aucune faille.
Le coin de la rue t’avale. Les fenêtres jaunes défilent, chacune avec sa vie derrière. Une voiture passe, lente, phares fatigués. La ville reprend son cours, et toi avec.
Et pourtant, quelque part entre deux carrefours, ça revient.
Rien de lourd. Rien qui ressemble à du remords. Juste une petite question qui n’a peut-être pas de réponse : est-ce qu’elle est toujours là ? Elle y sera encore un moment, sans doute. Puis le magasin fermera, la vitrine s’éteindra, et il faudra bien qu’elle aille ailleurs. Tu ne sauras jamais où.
Voilà. C’est ça, la chose. Pas la culpabilité. L’ignorance.
Tu as fait un petit quelque chose, et un petit quelque chose, ça ne change pas une nuit. Ça ne change peut-être rien du tout. Mais ce n’est pas rien non plus, et tu n’arrives pas à décider ce que ça pèse.
La chaleur t’attend. Tu marches vers elle, avec ta question dans la poche, celle qui ne fond pas, celle qui ne se répond pas.
Derrière toi, la neige tombe. Elle continue de tomber sur tout.