Chapitre 3 Plus loin
Tu repars. Le geste se fait seul, comme si ton corps avait déjà décidé pendant que tu hésitais. Un pas, puis un autre, et la neige tassée reprend son craquement sous tes semelles. Derrière toi, la lumière de la vitrine continue de déborder sur le trottoir, mais elle pâlit à mesure que tu avances. Le froid revient occuper toute la place. Tu remontes les épaules, enfonces le menton dans ton col. Devant, la rue s’ouvre, longue, presque vide, ponctuée de halos qui tremblent sous la neige.
Ce n’était rien. Une silhouette parmi d’autres, dans une ville qui en compte beaucoup. Tu n’as rien promis, rien dû. Le raisonnement se forme tout seul, lisse, rassurant, et il tient le temps de quelques pas. Puis il se met à fuir, un peu, par les bords. Tu ne saurais pas dire ce qui accroche. Peut-être la façon dont elle ne demandait rien — pas de main tendue, pas de pancarte, pas de regard qui quémande. Juste une présence posée là, immobile, qui te laissait entièrement libre de passer. Et c’est peut-être ça, justement, le plus dérangeant : que rien ne t’ait retenu, et que tu ralentisses quand même.
La neige tombe plus dru maintenant. Elle se pose sur tes épaules, sur tes cheveux, efface déjà les traces que tu laisses derrière toi. Bientôt il n’y aura plus rien pour dire que tu es passé par là, que tu t’es arrêté, que tu as vu. La ville a cette façon de tout recouvrir, de tout égaliser sous le même blanc — les pas de ceux qui se pressent et ceux qui s’attardent, sans distinction. Un bus glisse au loin, phares jaunes dans le blanc. Une porte claque quelque part. Quelqu’un rit, à un étage, derrière une fenêtre allumée. La ville continue, indifférente, pleine de vies qui n’ont rien vu et ne verront rien. Tes pas te portent. C’est facile, de marcher. C’est ce qu’il y a de plus facile au monde, mettre un pied devant l’autre et laisser la distance faire son travail. Encore quelques mètres, et le coin de la rue va t’avaler. Tu pourrais te laisser porter jusque chez toi, retrouver la chaleur, refermer la porte sur cette nuit — et demain, il n’en resterait qu’une image floue, vite rangée.
Ou t’arrêter, là, une dernière fois. Et regarder en arrière.