Chapitre 123 Sa manière à elle
Tu ne bouges pas.
Le réflexe de te placer entre eux ne vient même pas — quelque chose retient ton corps avant qu'il ait le temps de décider. Elle n'a pas besoin de ça.
Elle relève la tête, enfin, et son regard trouve celui de l'homme sans la moindre hésitation. « Circule, » dit-elle. Un mot, plat, sans colère, sans peur — le ton de quelqu'un qui a dit ce mot-là des centaines de fois, à des dizaines d'hommes pareils, et qui sait exactement le poids qu'il faut lui donner pour qu'il porte.
L'homme hésite une seconde, cherche une repartie, n'en trouve pas d'assez solide contre cette voix qui ne lui laisse aucune prise. Il grommelle quelque chose, hausse les épaules comme si l'idée venait de lui, et repart en titubant, avalé par la neige.
Elle n'a pas eu besoin de se lever. Pas besoin de hausser le ton. Juste ce mot, exactement calibré, et l'affaire est close.
Le silence qui reste entre vous deux est différent de celui d'avant. Elle te regarde, et il y a quelque chose dans son regard qui ressemble à une question — pas dite, mais posée quand même : tu vois ? Je n'avais besoin de personne.
Tu ne sais pas très bien ce que tu es censé faire de ce silence. Rester à côté de quelqu'un qui vient de démontrer, sans effort, qu'elle n'a pas besoin de toi — ce n'est pas rien non plus. Ce n'est pas de l'inutilité. C'est autre chose, que tu n'as pas encore de mot pour nommer.
La neige continue de tomber, égale, sur vous deux.