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Nouvelle de Spyra:
Troisième grattement à la porte…
Lendemain, 13h30. Il ne fallut pas longtemps à Lénäig pour comprendre que quelque chose clochait. « Pas envie de jouer », « préfère regarder un film seule ». Quelle mouche avait piqué Élise, sa meilleure amie, elle qui pourtant paraissait si enthousiaste deux jours plus tôt ? Et puis, si Lénaïg devait citer la plus grande qualité de son amie, c'était bien la ponctualité. Or, ce matin, elle ne s'était pas présentée au rendez-vous convenu la veille, au Starbucks Coffee de la ville voisine. En fait, elle n'avait tout bonnement pas donné signe de vie depuis plus de seize heures. Coup de blues passager peut-être ? Non ! Ridicule. Pas le genre d’Élise. Elle aurait au moins prévenu qu'elle ne viendrait pas... En plus, Lénaïg et elle étaient comme deux sœurs, le moindre petit secret était prohibé.
Toutes ces interrogations poussèrent Lenaïg à rendre visite à son amie. Elle habitait un peu à l'écart du village, dans une bicoque sinistre qu'elle avait pu acquérir à un prix ridicule. Franchement, parfois elle ne comprenait vraiment pas les goûts d’Élise. Cette dernière était une fan inconditionnelle du glauque, de l'étrange, du surnaturel, du mystérieux, du saugrenu. Elle adorait les films d'horreur et d'épouvante, était adepte de séances de spiritisme. Lénaïg, elle, était une jeune femme très peureuse et surtout superstitieuse. Une fois seulement, elle avait accepté de se joindre à sa camarade pour un rituel. C'était avec une planche de « ouija », ou quelque chose comme ça. Il lui avait semblé avoir senti quelque chose appuyer sur sa jambe ; son effroi avait été tel qu'elle s'était cloîtrée dans les toilettes pendant tout le reste de la soirée. Ce fut d'ailleurs exactement le même sentiment qu'elle éprouva lorsqu'elle constata que la porte de la maison de son amie était entrouverte et couverte de profondes griffures.
Veille, 22h. J'eus l'étrange impression d'être cernée de toutes parts. Que faire ? Ne pas aller à l'étage, en tout cas. Surtout pas. Cette plainte qui venait d'y raisonner était un piège, on tentait de m'attirer dans la gueule du loup. Un peu à la manière des Sirènes dans l’Odyssée, en fait ! De plus, je n'étais pas aussi écervelée que toutes ces pimbêches dans les films d'horreur, qui offrent presque leur vie sur un plateau d'argent à l'assaillant. Mais... de quel assaillant parlais-je au juste ? J'observai un instant mes chevilles : plus rien. Un mirage, comme les asticots dans ma tasse, tout à l'heure. Mais ce cri à l'étage ? Et puis...
Quatrième grattement à la porte d'entrée…
Je me retournai instinctivement, retins mon souffle. Là ! Je n'avais pas rêvé. Je n'étais pas folle, quelqu'un m'attendait dehors. Ou à l'étage ? Ou bien les deux ?
« -Qui est là ? » lâchai-je d'une voix tremblotante.
Silence. Quelle heure était-il d'ailleurs ?
« -C'est moi, Lénäig. » Mes membres se détendirent automatiquement. J'éprouvai un mélange de surprise et de soulagement. Lénaïg, la comparse de toujours, la « sauveuse ». Je lui avais pourtant bien dit que je souhaitais rester seule ce soir. Heureusement, elle avait enfreint les règles, cette fois-ci ! Je m'avançai vers la porte, attrapai la poignée. Il était bien tard, tout de même. Et d'ailleurs, pourquoi est-ce que Lénaïg avait gratté à la porte et pas sonné ou même frappé ?
Les Sirènes...
Cette porte ne s'ouvrait pas. D'ailleurs, la poignée glissait, avait une drôle de texture. Je baissai le regard, étouffai un cri d'horreur. La poignée avait disparu et laissait place à une main humaine en putréfaction. Je fermai les yeux car je sentis monter la nausée. Lorsque je les entrouvris, plus rien. De nouveau. C'en était trop, je devais sortir d'ici.
« -C'est moi, Lénaïg. » reprit la voix derrière la porte.
Sauf que ce n'était plus le timbre vocal de Léna'. La voix était comme déformée.
« -Ouvre-moi. C'est moi, Lénaïg. C'est moi, Lénaïg. C'est moi, Lénaïg... » poursuivit-elle inlassablement.
À présent, la chose grattait à la porte, de plus en plus violemment.
« -C'est moi !!! Ouvre-moi !!! »
Sans demander mon reste, je pris la poudre d'escampette. Cuisine ou chambre ? Cuisine ! Je claquai la porte derrière moi, fermai à clé, poussai ma petite table pour obstruer le passage. Je demeurai ensuite au milieu de la pièce plongée dans la pénombre, à demi-essoufflée. En tendant l'oreille, je remarquai que plus aucun bruit ne s'échappait du couloir. Misère, que m'arrivait-il... Le matin ! Était-il encore loin ? La pendule indiquait 22h20.
Lendemain, 13h54. Après mûre réflexion, Lenäig décida de pénétrer dans la maison : il était peut-être question de la vie de son amie, elle devait braver sa peur. Lorsqu'elle poussa la porte d'entrée, elle ressentit une étrange sensation, comme si une aura avait soudain enveloppé son corps. En temps normal, cela l'aurait immédiatement fait faire demi-tour, mais, à cet instant précis, elle se surprit à écarter cette possibilité alléchante. La jeune femme avala sa salive, serra les poings. Puis entra.
Le couloir d'entrée était encore éclairé par la lampe au plafond. Lénaïg fit quelques pas, à l’affût du moindre bruit, jusqu'à arriver au croisement. La porte de la chambre était close, tandis que celle de la cuisine, non. D'ailleurs, comment pouvait-elle l'être totalement si l'on prenait en compte l'énorme trou qui se dressait en son centre ? Lorsqu'elle releva la tête, les yeux de la jeune femme s'écarquillèrent à la vue du spectacle qui s'offrait à elle. La cuisine ressemblait davantage à un champ de bataille qu'à autre chose. Violent paradoxe, quand elle repensait à cette pièce qu’Élise affectionnait et bichonnait tant.
Veille, 22h20. Je ne pouvais pas avoir imaginé ou inventé tout ce que je venais de vivre. Cela paraissait bien trop réel et pourtant... Je scannai à nouveau mes chevilles : rien, pas la moindre petite égratignure. Je collai mon oreille au mur : silence total, semble-t-il. Tout portait à croire qu'en réalité je me faisais des films. Je me décidai donc enfin à allumer la lumière. Tiens ? L'interrupteur ne répondait pas, malgré mon insistance. Plus d'électricité ? Ou bien c'est l'ampoule qui avait grillé. Pourtant elle marchait très bien tout à...
Un bruit de verre brisé retentit derrière moi. Puis un autre à ma droite. Et encore... Je ressentit soudain une profonde douleur abdominale. On m'attaquait ! Tentant tant bien que mal d'ignorer la douleur, je me traînais jusqu'à la porte. Mais c'était sans compter sur la table qui en bloquait l'accès. Dans mon dos, ustensiles de cuisine et vaisselle semblaient se livrer à une valse endiablée. Mon rouleau à pâtisserie venait de s'écraser tout près de moi. Et puis ce murmure incessant qui résonnait partout dans la pièce... Ah ! Quelque chose venait d'agripper ma cheville, encore !
Je poussai un petit cri d'horreur, tentait de me dégager. Le murmure se faisait de plus en plus insistant, au point que j'avais presque l'impression qu'on me chuchotait à l'oreille. La chose commençait à me tirer vers elle, tandis que je sentais un léger courant d'air nauséabond me caresser le visage. J'entendis soudain le rouleau glisser sur le carrelage, l'attrapai rapidement et le lançai en direction de mon assaillant. Ma cheville se libéra. Pas le temps de respirer. Je me relevai, poussai la table, évitant de peu une tasse projetée contre le mur. Ouvrir la porte, vite. Le murmure se rapprochait de nouveau. Et cette maudite clé qui restait bloquée dans la serrure !
Je pris finalement la décision de défoncer la porte avec ce qui me passait sous la main. Par chance, mon hachoir se trouvait non loin. Je l'empoignai, m'acharnai sur la porte jusqu'à creuser une fente assez grande pour m'y faufiler. Une fois dans le couloir, dans la panique, je décidai de rejoindre la pièce la plus proche, la chambre, et m'y enfermai à double tour . Transie de peur, j'essayais de reprendre mes esprits. Le matin ne devait pas être si loin que ça, après tout .
Lendemain, 14h10. Après inspection infructueuse – bien que minutieuse – de la cuisine, Lénaïg prit la direction de la chambre, poursuivant ainsi sa macabre exploration. Cela dit, comme elle le craignait, la porte était verrouillée. Elle réfléchit un instant, sortit afin de se mettre en quête d'une éventuelle fenêtre ouverte. Étrangement, la jeune femme semblait presque se détendre au fil des découvertes, comme s'il ne s'agissait là que d'un simple jeu de piste. Elle m'en a fait voir des trucs bizarres, mais là c'est le top, s'amusa-t-elle. Et puis, Lénaïg avait remarqué que quelque chose avait changé dans le comportement de son amie depuis quelques semaines. En fait, elle pensait même qu'elle avait rencontré quelqu'un.
La jeune femme longea la bâtisse, prenant soin de vérifier la large fenêtre de la façade avant : fermée, rideaux tirés. Elle ne trouva son bonheur qu'une fois arrivée à la fenêtre Est qui, elle, était entrouverte. Lénaïg grimpa, atterrit fesses contre terre dans une chambre plongée dans une pénombre quasi totale, se fraya un chemin jusqu'à la grande fenêtre pour en tirer les rideaux. L'état de la pièce ainsi dévoilée la déçut presque : tout semblait en ordre. Tout, mis à part un miroir brisé et un ordinateur portable qui gisaient au sol. Lénaïg s'empara de ce dernier, l'ouvrit, constata qu'il était encore allumé et qu'une vidéo y était lancée.
Veille, 22h59. Je me ruai sur mon téléphone portable afin de consulter l'heure : quasiment 23 heures, le matin était donc encore bien loin et le soleil ne chasserait pas les ombres qui m'assaillaient avant longtemps. Il me fallait de l'aide. À tout prix. Léna', la bonne vieille camarade ? Ou plutôt lui... Que m'avait-il dit déjà, la dernière fois ? « Jamais je ne te laisserai tomber, tu pourras toujours compter sur moi » ou quelque chose de ce style. Promesse banale et passe-partout que j'allais pouvoir vérifier rapidement. Je composai son numéro, patientai, remarquai que j'avais gardé le hachoir en ma possession. « Laissez-moi un message... » déclarait finalement la voix à l'autre bout du combiné. Je retentai le coup. Mon appareil commençait à grésiller, le réseau me lâchait. Et puis tout à coup, un faible son me parvint aux oreilles.
« Thomas ? Allô ? » tentai-je.
Le son gagnait en intensité, si bien que je pus deviner que c'était une mélodie. Une mélodie un brin inquiétante qui semblait presque m'envoûter tant elle saisissait chaque partie de mon corps. Une mélodie si proche... mais qui ne provenait pas de mon téléphone.
Je posai mon portable sur le rebord du lit, scrutai les alentours obscurs. Mon ordinateur portable était mi-clos, je perçus un faible halo de lumière, décidai de m'en approcher, toujours munie de mon couteau de bouchère. À présent, j'en étais certaine : le son provenait de l'ordinateur. Je demeurai un instant immobile, face à la mélodie qui continuait de se répandre intensément à travers la pièce. Puis j'ouvris l'appareil entièrement, précautionneusement. Sur l'écran, Dead Silence avait laissé place à une autre vidéo. Un petit homme au teint livide, vêtu d'une longue robe rose, exécutait quelques acrobaties plus ou moins réussies, le tout sur la mélodie qui allait crescendo. J'étais comme absorbée, me permettant une sorte de trêve dans la lutte que je menais depuis une heure contre un ennemi inidentifiable. Trêve qui s'acheva d'ailleurs presque aussitôt. L'acrobate s'était stoppé net, fixant la caméra, le regard vide. Puis il se mit à faire quelques pas en avant tout en se désarticulant tandis que l'expression de son visage restait comme figée. Ses yeux noirs me dévisageaient avec insistance à tel point que je me sentis mal à l'aise. Je serrais fort mon hachoir entre mes doigts lorsque l'acrobate et sa mélodie s'arrêtèrent. Tordu en deux, il ne semblait plus me porter la moindre attention. Désormais, c'était moi seule qui le zyeutait. Par quoi pouvait-il bien être ainsi intéressé ? Son regard pointait un peu à ma gauche. Je tournai lentement la tête. Était-ce bien prudent ? Si l'acrobate ne s'intéressait plus à moi, c'était parce que quelque chose d'autre me scrutait avec davantage de ferveur. À quelques mètres de moi, deux yeux jaunes se reflétaient dans le miroir.
Je fis un bond en arrière, renversai mon ordinateur portable qui s'écrasa au sol avec moi. Autour des deux vives pupilles, un visage se précisait peu à peu. Pour la première fois, j'étais nez-à-nez avec lui. Et puis le murmure reprit brusquement, m'étreignant la gorge. Mon assaillant était tout proche, il quittait le miroir et allait bientôt me rejoindre, m'emporter, mettre fin à cette lutte qui était, de toute façon, perdue d'avance. Je n'arrivais pas à détourner le regard, malgré mes débattements. À présent je sentais quelque chose m'effleurer la poitrine. Il...
Cinquième grattement à la porte...
Cendrars... Cendrars ! C'était bien lui, la cause de tous mes soucis. Lui, encore lui et toujours lui. Je ne pouvais pas me laisser faire, pas maintenant. Ni une ni deux, je projetai de toutes mes forces mon précieux hachoir contre le miroir. L'instant d'après, il était à terre, brisé et j'étais seule dans le noir et le silence. À nouveau livrée à moi-même. C'en était assez.
Sixième et septième grattements à la porte...
Tel un automate, je me relevai, empoignai à nouveau mon ustensile, fixai la porte de la même manière qu'il m'avait fixé à l'instant. J'actionnai ensuite la poignée de ma main libre, tirai la porte vers moi. Personne. Et cela continuait de m'étonner. C'est ce qu'on va voir, me dis-je. Je poussai un long soupir puis déboulai dans le couloir, refermai la porte à clé derrière moi ; il ne m'échapperait pas. Je posai ensuite mon regard à l'autre bout du couloir. Là ! Cendrars faisait insoucieusement sa toilette. Je ne le quittai pas des yeux, mon hachoir bien en main. Puis enfin, au bout de trente ou quarante secondes, il m'accorda son attention, posant sur moi ses deux petites sphères dorées. La masse noire était immobile au milieu de l'allée, la queue bien droite. Le murmure, à nouveau, retentit faiblement et je crus discerner, à cet instant précis, un air de défi dans le regard de Cendrars. C'est alors que je poussai un hurlement terrible, hurlement si intense qu'on aurait pu croire qu'il sortait du plus profond de mes entrailles. Me sentant soudainement invincible, je me ruai sur l'animal et abattis mon arme. Je n'étais plus maîtresse de mon corps. J'avais l'impression, tout en m'acharnant sur la bête, de m'observer faire. Qui était cette fille couverte de sang, penchée sur Cendrars ? Qui était cette fille qui avait passé sa soirée à saccager sa maison, fuyant un ennemi imaginaire ? Je lâchai enfin mon hachoir, tomba, genoux au sol. Tandis qu'un bruit, puis deux, puis trois résonnaient derrière moi. Quelle importance ? Ce n'était plus moi de toute façon. Et, dans tous les cas, le matin était encore affreusement loin, jamais plus il ne viendrait à moi.
Lendemain, 14h41. Accroupie près de l'animal dépecé, Lénaïg retenait ses larmes. Le temps de l'amusement était passé. La jeune femme éprouvait énormément d'empathie envers les animaux, davantage qu'envers ses semblables humains. Elle ne pouvait imaginer qu'on puisse faire de mal à ces petits êtres et encore moins les massacrer de la sorte.
« -Qu'as-tu fait pour mériter ça, Cendrars. Et ta maîtresse... » murmura-t-elle alors qu'une forte odeur venait chatouiller ses narines.
Lénaïg releva la tête : de longues marques de sang jonchaient le sol jusqu'à la porte de salle de bain qui était entrouverte. Imperturbable, la jeune femme se releva, enjamba le cadavre en décomposition du matou. L'odeur était pestilentielle, presque insoutenable, le bouquet final approchait. L'exploratrice en herbe poussa la porte.
Veille, 23h35. Les bruits dans mon dos se rapprochaient, devenaient de plus en plus nets. Mais je n'avais même pas le courage de me retourner. Je versais mes premières larmes de la soirée, ma vue se troublait. Mon corps entier se trouvait tétanisé. Cette fois-ci, je ne rêvais pas. La dépouille de Cendrars gisait toujours devant moi. Je l'avais tué, mutilé avec haine et férocité, croyant que c'était lui l'auteur de mes malheurs. Et derrière moi, les bruits se rapprochaient toujours. Des bruits étrangement familiers d'ailleurs, pas comme tout ce que j'avais pu percevoir ou sentir au cours de la soirée. Des bruits de pas ? Dans un ultime effort, je fis face à la source de ce trouble. Elle était toute proche de moi, souriante. Elle m'observait comme jamais elle ne m'avait observé auparavant. Cette ombre qui s'était arrêtée à un pas de moi, qui me paraissait étonnement gigantesque, c'était Lénaïg.
« -C'est moi, Lénaïg. »
Bouche bée, je toisai mon amie, ma chère Lénaïg. Tout était confus dans ma tête.
« -Tu n'y es pas allée de main morte, Élise ! Je ne pensais pas que tu craquerais aussi facilement. Enfin, remarque, tu partais avec un handicap de base... » lâcha-t-elle.
Chaque mot prononcé résonnait dans mon corps, comme des coups de poignard. De mon côté, pas la moindre parole ne filtrait.
« -J'avais versé un petit quelque chose dans ta boisson, poursuivit-elle, quand on s'est brièvement vues cet après-midi. Tu as dû en voir de belles choses ce soir ! Mais j'avoue que j'ai mis la main à la pâte, tout de même. »
Sur ces mots, Lénaïg se baissa, attrapa la hachoir, observa le sang qui commençait à coaguler, puis le chat à côté de moi.
« -Tu l'as pas loupé. T'es vraiment qu'un monstre. Enfin ! Avant la sentence, il faut que je t'explique deux, trois petits choses. »
«– Pou.. pourquoi ? » Réussis-je à prononcer non sans mal.
Lénaïg soutint mon regard, puis ricana.
« -Pourquoi ? Mais enfin parce que tu le mérites. Tu croyais vraiment que je n'avais pas remarqué ton va-et-vient incessant avec « Thomas » ? Tu vois, j'ai longtemps accepté que tu me mettes à l'écart quand tu faisais tes rituels débiles ou quand tu t'enfermais à double tour pour regarder tes films bas de gamme. Tu étais comme moi, après tout : solitaire, un peu marginale, alors je te pardonnais. Seulement, lorsque j'ai appris que madame traînait avec quelqu'un d'autre et que, pire, elle commençait à me reléguer en seconde zone, je ne l'ai pas supporté. Jamais, tu m'entends, je n'accepterai que ma seule et unique amie, pour qui j'éprouve tant de choses, me laisse tomber pour un mâle en chaleur. Jamais je n'accepterai de te voir heureuse avec quelqu'un d'autre que moi. Du coup, j'ai imaginé ce petit stratagème... »
La révélation me fit l'effet d'une enclume que l'on aurait laissé tomber sur le sommet de mon crâne. Jamais je n'avais entendu mon amie parler avec tant de détermination, jamais je ne l'avais vu arborer cette mine si sombre et mauvaise.
« -Je pouvais compter sur la drogue que tu avais ingéré pour que tu aies quelques apparitions... inattendues. Mais les sachets de thé éventrés, la voix menaçante à ta porte, ton assaillant aussi bien dans la cuisine que dans ta chambre, la vidéo... Tout ça, c'était moi, avec un petit peu de matériel et d'organisation. Tandis que tu te débattais dans une pièce avec de simples hallucinations, je pouvais tranquillement me déplacer dans une autre. Je n'avais pas prévu le coup du chat, mais bon. Pauvre petite chose... »
« – Léna' arrête... »
« – Arrêter ? Ce serait te rendre un trop grand service, misérable lâche que tu es. Tu crois vraiment que j'ai fait tout ça pour qu'au final j'ôte le masque et m'en aille comme si de rien n'était ? Non... Je suis là pour mettre fin à des années de mensonges, de tromperies de ta part, espèce de traître. Si tu ne peux pas m'appartenir, tu n'appartiendras à personne ! »
Minuit. Lénaïg leva haut le hachoir, s'immobilisa un instant comme pour savourer pleinement et longuement ce moment. Les muscles complètement endoloris, je scrutais Lénaïg. Non, je la cherchais en fait. La dernière image que je pus apercevoir, ce fut cette étincelle jaunâtre dans le regard de mon amie. Pour moi, le matin sera loin à tout jamais.
Lendemain, 15h.
« -Élise, t'es là ? » appela soudain une voix masculine.
Alors que Lénaïg s'apprêtait à traîner le corps de sa victime hors de la maison, elle se ravisa et tendit l'oreille. Il était là. Comme elle précédemment, il venait constater les dégâts. Une occasion succulente à ne pas manquer. La jeune femme attrapa le hachoir qu'elle avait abandonné dans la baignoire la veille, progressa discrètement vers la porte, puis se pencha. Personne.
Premier et unique coup de sonnette.
Lénaïg sursauta. N'avait-elle pas laissé la porte d'entrée ouverte en arrivant ? Qu'importe, elle s'en rapprocha avec l'agilité d'un chat, cachant l'arme dans son dos. De la même manière qu'elle avait savouré le moment où elle avait abattu la lame sur son ex-amie la veille, la jeune femme savoura cet instant précis, nez-à-nez avec la porte close. Et derrière... l'origine de toute cette histoire. Le ferait-elle un peu mijoter lui-aussi ? L'idée était assez tentante.
Le hachoir bien en main, Lénaïg saisit fermement la poignée, ouvrit la porte. Personne ne l'attendait à l'extérieur. Étrange. Le prince charmant s'était-il déjà sauvé ? Ou alors... La jeune femme eut tout à coup une impression de déjà-vu. Puis, refermant lentement la porte, elle perçut un léger murmure en provenance du fond du couloir. La jeune femme secoua la tête. Il y avait vraiment quelque chose de glauque dans cette maison. Mais d'ailleurs, où était passé le cadavre du chat ?
Lénaïg sentit quelque chose lui caresser les jambes, frémit, laissa tomber le hachoir. Lorsqu'elle baissa le regard, elle eut le souffle coupé, constatant que le chat noir la fixait avec deux prunelles menaçantes, laissant sa queue divaguer tel un serpent. Incapable de crier, la jeune femme ressentit ensuite une forte pression sur son épaule gauche. Une main. On venait de poser une main sur son épaule. Le murmure reprit de plus belle, devint assourdissant. Lénaïg pivota légèrement la tête et, trouvant un semblant d'énergie, articula avec stupeur :
« -Élise ? »
Spyra.
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